Développement durable, Economie

La pêche artisanale au secours des océans

Uwe Sturm, la soixantaine burinée, barbe blanche, bottes et ciré, a tout de l’image d’Épinal du pécheur traditionnel. Résidant de la ville de Laboe, autour de la baie de Kiel, où l’on pêche le cabillaud et le merlan, il appartient lui aussi à une espèce menacée. Les pêcheries de la côte Balte du Schleswig-Holstein, qui comptaient 3 000 pêcheurs il y a 100 ans, sont aujourd’hui réduites à quatre ports et 59 petites entreprises, dont l’avenir est de plus en plus incertain.

Le dynamique Uwe Sturm, créateur de Fish Vom Kutter

En effet la concurrence dans les salles de ventes des poissons péchés en mer d’Asie ou d’Afrique, et vendus pour moins d’un euro le kilo, submerge la pêche locale. Et la vente directe sur le port, qui permet d’éviter les intermédiaires, est devenue de plus en plus rare. « Seules les personnes âgés viennent encore acheter du poisson au port. Les jeunes ne veulent que des filets », constate Horst, un pêcheur désabusé. Hors il n’existe plus qu’une usine de découpage du poisson dans toute l’Allemagne, et plus aucune pour la découpe du cabillaud. Les pêcheurs de la baie de Kiel se voient contraints de vendre leur cabillaud dans les pays voisins tels que le Danemark ou la Suède, encore disposés à acheter du poisson entier. En Allemagne, seul 20% du poisson péché est consommé sur place, le reste étant vendu à l’export.

« Le poisson comme nourriture n’est plus apprécié, il est devenu une commodité », explique Uwe Sturm. Dans ces circonstances, difficile de créer de la valeur ajouté. C’est animé par l’idée de « faire de l’acte d’acheter une expérience pour le consommateur » qu’Uwe a lancé il y a trois ans le projet « Fish Vom Kutter » (du poisson juste descendu du bateau). Son objectif? Favoriser la vente directe de poisson, via le site Internet www.fischvomkutter.de.  Les pêcheurs en mer y envoient par sms les détails de leur prise et leur heure d’accostage estimée. Les clients peuvent donc savoir où, quand et quelles espèces de poisson seront vendues directement du bateau, avant même l’arrivée de celui-ci au port.

Cette vente directe s’accompagne d’une information sur l’importance historique et actuelle de la pêche locale, en direct mais aussi sur le site. Uwe travaille également avec un restaurant local appelé « slow fish », avec lequel il organise des « slow fish fair » au cours desquelles les clients peuvent apprendre de nouvelles manières de cuisiner le poisson, comme la soupe. Façon intelligente d’associer marketing direct et gastronomie, et de tirer partie du développement touristique de la région.

Et ça marche ! Trois ans après sa création, le projet compte déjà 17 pêcheurs adhérents, et le site reçoit entre 500 et 700 visites par jour. Il commence à faire des petits au-delà des frontières allemandes, au Danemark et en Suède notamment. Selon le site Slowfood, certains pécheurs auraient même transférés toute leur activité dans ces ventes directes et arriveraient à vendre la totalité de leur pêche, à des prix 4 à 5 fois supérieurs à ce qu’ils pourraient obtenir s’ils vendaient à des grossistes.

Réhabiliter la pêche artisanale

Au-delà de cette anecdote allemande, la revalorisation de la pêche artisanale pour enrayer la destruction en cours des espèces – dont selon la FAO les 2/3 étaient surexploitées en 2010- est le postulat central du rapport « les pêches et le droit à l’alimentation », publié le 30 Octobre dernier par Olivier de Schutter, rapporteur de l’ONU sur le droit à l’alimentation. Il y dénonce les dérives de la pêche industrielle telles que les prises non signalées, les incursions en eaux protégées et les rejets de poissons morts, qui selon la FAO représentent 15 à 50% de la pêche mondiale.

« Sans une action rapide pour sauver les eaux de pratiques intenables, les pêches ne pourront plus jouer leur rôle capital dans la garantie du droit à l’alimentation de millions de personnes, » a annoncé l’expert. Les scientifiques estiment en effet que si la pêche se poursuit de la manière actuelle, d’ici 2048 les espèces aujourd’hui commercialisées auront disparues des océans. Pour inverser la tendance, M. de Schutter recommande notamment la création de zones de pêches exclusivement artisanales, le soutien aux coopératives locales et la mise en place de plan de cogestions locales des ressources halieutiques. Les scientifiques s’accordent tous à dire qu’il est encore possible de reconstituer les stocks surexploités, avec à la clé des bénéfices accrus et des créations d’emplois, dans un secteur qui en a perdu 20 000 en dix ans.

En janvier 2013 doit être adoptée la réforme de la politique commune de la pêche, qui définira l’avenir de la pêche européenne pour les dix années à venir. Il convient donc de ne pas se tromper, et de mettre fin notamment aux subventions massives qui ont favorisées la pêche industrielle au détriment de l’artisanale. «On a cassé les petits bateaux qui ne faisaient pas de mal aux stocks, pour les remplacer par des bateaux usines gigantesques», analyse Stéphan Beaucher, conseiller de l’ONG Océan 2012.  Des subventions estimées à environ 27 milliards de dollars par an et qui ont généré une capacité de pêche 2 fois supérieure aux possibilités de reproduction des poissons.

Signe des temps qui changent, les vieux pêcheurs de la Baltique, qui semblaient condamnés à  disparaître à brève échéance, pourraient représenter aujourd’hui l’avenir de la pêche.

9 novembre 2012

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